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Jean-Christophe Lamy, SK 1988 – Pilote de sa vie.

22 octobre 2018

Malgré sa myopie, Jean-Christophe Lamy (PGE 1988) n’a jamais renoncé à son rêve d’enfant : devenir pilote de ligne. Épris de liberté, il a de son propre aveu eu un parcours atypique, ayant fait le chemin « à l’envers », franchissant un à un tous les obstacles avant de parvenir à voler. Installé au Canada, il travaille aujourd’hui pour la compagnie Sunwing et occupe la fonction de commandant de bord sur Boeing 737.


Devenir pilote, c’est un rêve d’enfant ?

Depuis mon plus jeune âge, tout ce que j’entreprenais avait un rapport avec les avions (dessins, maquettes, aéromodélisme, visites d’aéroports). Mais vers 12 ans ma vue a commencé à baisser. À terme la myopie est devenue suffisamment grave pour m’empêcher de devenir pilote de ligne. Ce fut une énorme déception. Toutefois j’ai vite trouvé une façon de rebondir : je deviendrai pilote privé et, pourquoi pas, je serai propriétaire de mon avion ! Je considérais l’aviation comme une forme de liberté ultime, une façon d’échapper aux contraintes des terriens. La seule façon d’y arriver était d’atteindre l’aisance financière nécessaire à la concrétisation de ce rêve un peu fou.


D’où vos études de commerce ?

Oui, cela me semblait le meilleur moyen d’atteindre mon objectif, même s’il s’agissait d’un choix par défaut. Je me suis inscrit à un DUT en techniques de commercialisation. À cette occasion j’ai compris que quel que soit le métier que l’on exerce, si on excelle on y trouve du plaisir. J’ai aussi découvert que j’avais des qualités dans le domaine de l’innovation, de la gestion de projets et d’équipes. Et enfin il m’est également apparu que la vie est un peu comme de la glaise : avec de la volonté et en se salissant les mains, il est possible de la façonner à sa guise. C’était une grande révélation, je me suis dit que dorénavant l’avenir m’appartenait et que rien ne m’arrêterait.

J’ai donc continué mes études à l’Université de Nice, puis à SKEMA Business School en admission parallèle. Au bout d’un an, je suis parti en échange aux États-Unis pour suivre le programme MBA à Phoenix (Arizona State University).


Que vous a apporté cette première expérience significative à l’étranger ?

Les États-Unis… pays fascinant où tout est possible. Le meilleur comme le pire. Et justement, j’ai vite compris que cette société et ses valeurs ne me convenaient pas. J’ai toutefois pu m’inspirer de l’attitude positive et constructive qui imprègne le monde des affaires étasunien.

Cela étant je savais déjà que ma carrière se déroulerait à l’international. Avant de partir pour Phoenix j’occupais un emploi d’été qui a donné lieu à une rencontre fortuite avec le patron de la division Europe du groupe Peter Stuyvesant. Le courant est bien passé entre nous. Et sur une simple poignée de main j’étais assuré d’avoir un poste auprès de lui à mon retour d’Arizona. C’est inestimable d’être l’objet d’une telle marque de confiance si jeune. C’est valorisant et gratifiant.


Vous avez donc commencé votre vie professionnelle à Amsterdam pour Rothmans ?

Oui, je suis devenu responsable des évènements de la marque, qui à l’époque avait une image très forte, un peu à l’instar de Red Bull aujourd’hui. Il fallait trouver des moyens de promouvoir la cigarette auprès des jeunes, sans que cela ne soit trop explicite. Je mettais en place des promotions en boîtes de nuit, à la plage, dans les stations de ski, sur les circuits de formule 1, les rallyes automobiles, les défilés de mode… des évènements à haute visibilité. J’avais une vie rêvée. Mais je n’ai jamais fumé, et je suis un peu idéaliste. Je n’ai pas pu vivre avec ce dilemme. Je suis parti au bout d’un an et demi malgré l’avenir tout tracé qui s’offrait à moi au sein de cette société.

Alors âgé de 25 ans, j’ai immédiatement trouvé un poste à Paris comme directeur marketing d’une société d’ingénierie qui concevait et installait des studios de télévision et radio. Entre autres responsabilités, on m’a confié l’internationalisation des activités. Une expérience personnelle et professionnelle extraordinaire. Là encore, cela a été une histoire de confiance avec le PDG de la société. Pour augmenter nos chances de réussite à l’étranger j’ai conseillé de changer l’identité visuelle et le nom de la société. La société AVS (Audio Visuel Systèmes) est devenue AAVS (Advanced Audio Visual Systems). Petite astuce : avec deux A nous étions certains d’apparaître en tête  de toutes les listes professionnelles ! Puis j’ai passé les années suivantes de ma vie dans des avions, mais toujours pas aux commandes (rires) !


Vous ne perdiez pas de vue votre objectif ?

Au contraire, ce poste bien rémunéré m’a permis d’économiser pour de futurs cours de pilotage. Puis j’ai entendu parler d’une technique de correction de la myopie très maitrisée en URSS mise au point bien avant le laser, la kératotomie radiaire. Il s’agissait d’incisions sur la cornée effectuées à la main par un chirurgien ophtalmologiste. Après avoir vérifié que cette procédure n’obèrerait pas mes chances de devenir pilote, j’ai été le premier patient opéré en France. Bien entendu il n’y avait pas d’anesthésie possible. L’intervention et la convalescence furent douloureuses. Mais la suite des événements allait montrer que cela en valait la peine.

Dès que j’ai été guéri, j’ai réussi l’examen médical pour devenir pilote privé. Super motivé, j’ai pris des vacances et passé ma licence en trois semaines ! J’étais enfin pilote à 27 ans, après 15 ans à poursuivre ce rêve. J’ai effectué mon premier vol entre Paris et la  Côte d’Azur après avoir convaincu le président de l’aéroclub que je pouvais voler sur une si longue distance dès le lendemain de mon examen final. C’était fabuleux. Quel souvenir inouï de me poser à l’aéroport de Cannes Mandelieu où mes parents m’attendaient !

Cela m’a tellement plu que j’ai décidé de changer de vie.
Je suis alors devenu contractuel à la Monnaie de Paris, une très belle expérience sous les ors de la République. Cet emploi m’a permis de retrouver des horaires plus compatibles avec mon envie de voler. Les week-ends étaient désormais libres pour réaliser mon projet ultime : devenir pilote de ligne. Mais ça ne se passerait pas en France puisque la kératotomie radiaire était encore incompatible avec ce métier.


Et c’est à ce moment que vous avez pensé à venir au Canada ?

J’ai étudié toutes les options possibles. Le Canada réunissait les critères les plus importants à mon sens.  Je suis parti cinq semaines en 1995 pour obtenir ma licence de pilote professionnel. Auréolé de ce succès franchement inespéré, j’y suis retourné en 1996. En trois semaines j’ai passé les qualifications de vol aux instruments, bimoteur et hydravion… Là encore c’était une gageure de réussir tout cela en un laps de temps si court.

J’étais fin prêt pour commencer une nouvelle vie pour de bon, celle que j’avais tant espérée. J’ai déposé un dossier pour obtenir un visa de résidence permanente. Il m’a fallu 8 mois pour recevoir tous les documents en règle.

Puis en mai 1997, j’arrivais au Canada avec 2 grosses valises.


Aviez-vous des pistes sur le plan professionnel ?

Aucune. Dès mon arrivée j’ai envoyé 250 CV à toutes les compagnies aériennes. Zéro réponse ! Je manquais d’expérience. Mon plan B était de travailler dans l’aviation, pas forcément comme pilote mais au moins comme instructeur. Sans succès.

Heureusement, mon CV s’est retrouvé entre les mains de la société Bombardier (3e plus gros constructeur d’avions au monde) par l’intermédiaire de la Chambre de Commerce Française au Québec. Je suis rentré au service marketing et après un an de réseautage interne, je suis devenu pilote d’essai…

À l’époque le Dash 8-400, un avion de transport régional, était en développement. Pour ce programme, le Chef-Pilote des essais en vol avait décidé de former des jeunes à sa main. Et j’étais l’un des heureux élus ! C’était incroyable de me retrouver à un poste auquel en France on ne peut normalement prétendre qu’avec un solide passé militaire ou scientifique. Je ne pouvais imaginer que j’allais piloter ces prototypes. Pourtant j’ai été envoyé à Wichita (Kansas), un centre névralgique de l’aéronautique où se trouvent les centres d’essai en vol de la plupart des constructeurs d’avion. Je volais désormais avec des pointures comme des anciens pilotes de chasse de la US Navy et même un ancien commandant de bord de la navette spatiale. J’étais leur copilote. Ils m’ont pris sous leur aile, m’ont fait confiance, j’ai énormément appris. C’était une expérience absolument formidable.

Puis est arrivé le 11 septembre 2001. Le marché de l’aviation s’est écroulé. Bombardier s’est séparé de nombreux salariés. Dans ce contexte j’ai quand même réussi à entrer chez Air Canada en qualité d’instructeur au sol.


Mais un peu plus tard vous avez pris le risque de rejoindre Sunwing, pourquoi ?

J’ai entendu parler d’une petite compagnie aérienne qui démarrait à Toronto. J’étais satisfait de mon travail d’instructeur chez Air Canada, mais toujours pas pilote de ligne. Alors, après réflexion, j’ai pris la décision de frapper à la porte de Sunwing qui, à l’époque, n’exploitait qu’un seul avion. Suite à un entretien d’embauche concluant en septembre 2007, enfin, je suis devenu pilote de ligne ! À près de 40 ans !! Aujourd’hui, j’approche les 10.000 heures de vol et la flotte de Sunwing compte 44 appareils.


Plus de 10 ans après, la réalité est-elle à la hauteur de vos rêves ?

Pendant très longtemps, il y avait le défi, l’aventure, l’impulsion que je donnais à ma vie pour atteindre mon objectif. J’ai quitté mon pays, ma langue, mes amis, ma culture pour cela. J’étais à la poursuite d’un rêve et paradoxalement c’est lui qui a pris le contrôle de ma vie. Être pilote de ligne, c’est respecter des procédures, des règlementations à tous les niveaux. Naïvement je ne l’avais pas envisagé comme cela. J’avais une vision plus romantique et idéaliste de ce métier. C’est un emploi fabuleux mais aussi très contraignant (horaires et vacances décalés…). Un jour sur deux on se lève à 3h du matin, notre rythme circadien est complètement chamboulé pendant des jours. Il faut être en bonne forme physique. C’est une discipline de tous les instants. Tous les 6 mois on remet notre licence en jeu dans le simulateur. On est constamment testés, auscultés. Et au bout du compte la liberté personnelle est assez limitée. Malgré tout j’aime ce défi permanent.

Dans la 3e phase de ma vie, je pense utiliser cette expérience pour enfin voler de mes propres ailes. Peut-être travailler pour des ONG et piloter dans le cadre d’opérations humanitaires.


Vous vous sentez bien au Canada ?

Oui, j’ai recréé ici une nouvelle vie qui me rend heureux. Au Canada, on trouve un très bon équilibre entre l’Amérique du Nord (jeunesse, ouverture, dynamisme, esprit d’entreprise…) et l’Europe (valeurs, culture).

Je vis à Toronto où les racines européennes sont très présentes. Mais je me sens libre de rester ou de partir ailleurs. J’irai où le vent me portera.

 

Finalement vous êtes devenu celui que vous rêviez d’être !

Le propre de l’enfance, c’est la spontanéité et l’innocence. Un rêve qui naît dans ce terreau reflète l’essence même de ce que l’on est. Tout jeune on n’est pas conscient des limites que la vie peut imposer et on en fait fi. Selon ce principe, à 30 ans j’ai tout investi dans la poursuite de mon rêve d’enfant. Je ne l’ai jamais regretté. Si j’ai appris quelque chose au cours de ces années, c’est que malgré les sacrifices il ne faut pas se laisser formater par son environnement ou écouter les pessimistes de tout poil. Il est primordial de rester en contact avec sa nature profonde. Et c’est alors que l’on devient qui on est vraiment.

 

Propos recueillis par Marie-Pierre Parlange, (lepetitjournal.com) pour SKEMA Alumni

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